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La Vérité Cachée.

Le premier chapitre, offert.
Les Héritiers de Pendragon · Tome 4
Chapitre · I

L'Enchanteur et le Dragon

— Arthéa —

La porte explose vers l'intérieur.

Pas violemment. Pas avec une magie destructrice ou un coup de pied rageur. Juste le vent montréalais de février qui s'engouffre comme s'il en avait le droit. Le frisson traverse ma veste tactique en une demi-seconde et fige le sang qui colle encore à mon buste. Du sang d'Aegis. Du mien. Difficile de distinguer l'un de l'autre à ce stade.

Deux silhouettes dans l'encadrement.

Mes paupières battent — lourdes, épaisses, inutiles. Mes yeux refusent de faire la mise au point correctement. Trop de coups. Trop d'heures. Trop de magie brûlée jusqu'à l'os. Mon cerveau prend un quart de seconde de trop à traiter ce qu'il voit, et ce quart de seconde-là dans un combat peut coûter une vie. La mienne. Celle de quelqu'un d'autre.

— L'Enchanteur. Où est-il ?

La voix est grave. Essoufflée. Pas celle d'un homme qui arrive pour négocier.

Le repos que j'espérais, juste m'asseoir, entendre mes propres os arrêter de crier, meurt là, debout sur ce seuil, avec une brutalité efficace.

Mon poignet trouve la garde d'Excalibur avant que mon cerveau ait fini de traiter l'information. Réflexe pur. Muscle. Le métal chaud de la poignée s'ancre dans ma paume et la douleur de la coupure au-dessus de mon sourcil, que j'ai presque oubliée, revient d'un coup.

Lance bouge.

Il ne court pas, il ne court jamais. Il déplace. Un pas latéral fulgurant, quasi mécanique, interposant deux cents livres de cuir noir, de kevlar trempé et de mauvaise humeur légitime entre la porte et moi. Un mur vivant. Quelque chose de court et chaud dans ma poitrine à ce moment précis — un truc que je n'aurai jamais le temps d'analyser. Pas seule devant ce canon-là.

Clac.

Le cran de sécurité du Sig Sauer de Lance se désengage. Chirurgical. Sec. Définitif. La ponctuation d'un homme qui n'aime pas les questions inutiles.

— Recule de trois pas, mon beau.

Pas une demande. Une géométrie de la survie.

L'homme dans la porte est jeune, la vingtaine, peut-être. Grands yeux sombres, épuisement occulte creusé jusqu'aux os. De la cendre dans les cheveux noirs. Une veste de dracomancien, les coutures brûlées aux épaules comme si quelque chose avait tenté de le consumer de l'intérieur vers l'extérieur. Derrière lui, une femme.

Elle ne bouge pas quand Lance parle.

Elle observe.

Les yeux gris, pas paniqués, pas figés, balayent la pièce avec une économie de mouvement qui me dit tout sur son entraînement. Blessés au fond de la salle, Garrett qui réfléchit avec une côte cassée et Gen accroupie à côté de lui, les mains encore lumineuses de magie de soin épuisée. Le bar détruit. Les bouteilles brisées. Le goût de sang dans l'air.

Elle voit tout ça et ne recule pas.

Elle pose une main légère sur le coude du jeune homme.

— Kai. Regarde la pièce. On entre tranquillement.

Calme comme ça. Comme si on était dans une salle de réunion.

Pas de magie dégagée autour d'elle. Posture, pieds écartés à largeur d'épaule, poids légèrement avancé, main gauche libre. Tacticienne. Humaine. Quelqu'un qui a l'habitude d'entrer dans des situations qui ont mal tourné et de repartir sur ses deux pieds.

Deux inconnus. Aucune menace levée. Deux catalogues.

Mon dos et mon cou ont une opinion très ferme sur la situation : ils voudraient s'asseoir, si possible maintenant, et ne plus jamais se relever avant mars. Chaque vertèbre que j'ai proteste depuis quarante minutes. La brûlure sur mon flanc gauche, la deuxième, celle que j'ai presque ignorée parce qu'il y avait plus urgent, émet une pulsation désormais impossible à minimiser.

L'homme, Kai, lève les deux mains. Paumes ouvertes. Face à nous.

Reddition occulte universelle. J'ai du pouvoir mais je le range.

— Laisse-le parler, Lance.

Ma propre voix. Plate. Sèche comme du sable. Je n'avais pas prévu de la sortir mais mon cerveau fait ses calculs avant que je m'en rende compte, aucune agressivité projetée, pas d'armes levées du côté des inconnus, et si ces deux-là avaient voulu qu'on soit morts ils n'auraient pas frappé à la porte.

J'avale. Ma gorge refuse de coopérer correctement. Le goût reste. Cendres. Cuivre. Magie brûlée jusqu'à la lie.

Kai ouvre la bouche.

Et les lumières meurent.


Pas une coupure de courant.

Pas une ampoule qui lâche. Pas une surcharge électrique.

Les lumières du Chaudron s'éteignent en un instant comme si quelqu'un aspirait la lumière hors de la pièce. Comme si la lumière elle-même décidait qu'elle avait mieux à faire ailleurs.

L'air change en même temps.

Une seconde j'inspire, air vicié, bière renversée, sang coagulé, magie résiduelle, et la seconde d'après il n'y a plus rien. L'oxygène, l'air ordinaire de mon bar ordinaire, est parti. Pas vide. Aspiré. Quelque chose a retiré l'air de la pièce comme on retire un tapis sous les pieds de quelqu'un.

Ma bouche s'ouvre. Rien ne rentre.

Réflexe de suffocation. Mes poumons comprennent avant mon cerveau ce qui se passe, et mes poumons sont très peu intéressés par la philosophie.

Puis l'odeur arrive.

Pierre calcinée. Cendres noires. Soufre, pas le soufre chimique, industriel, le soufre primordial, celui qui n'a pas de nom moderne, celui qui existe depuis avant que la ville soit là, avant que les lignes de ley soient cartographiées, avant que quelqu'un dans cette pièce soit né. Il écrase le cuivre du sang, il noie le bois du bar, il annule tout ce qui est humain ou familier.

Et puis le Boom.

Aucun son. C'est ça le plus horrible. Une onde de choc qui n'a pas de composante acoustique, qui traverse les murs sans les fracturer, qui traverse le béton sans le fendre, qui traverse mon sternum sans permission et fait vibrer chaque cage thoracique dans la pièce. Pas d'explosion physique. Une pression spirituelle. Comme si le ciel se posait sur les épaules de quelque chose d'énorme et que le sol transmettait le tremblement.

Les runes.

Les runes de protection du Chaudron, gravées dans les encadrements, dans les poutres, installées par Merlin lui-même avec une patience de siècle — s'allument d'un coup. Toutes. Bleu-électrique, brillantes, vibrant à une fréquence qui me coupe les dents. Pendant une demi-seconde elles résistent. Le sanctuaire tient.

Puis elles grincent.

Pas comme des circuits qui surchauffent. Comme des os. Comme quelque chose de vivant qui comprend que la force qui s'exerce sur lui est irrationnelle et qui cède sous le poids de l'inévitable. Un gémissement, pas un son d'adulte, pas un son de structure, un son d'enfant qui a peur dans le noir et qui n'a plus de voix.

Les Ward explosent.

Bleu éclaté en poussière. Rien. Le sanctuaire est ouvert.

Lance m'attrape.

Pas avec douceur. Il n'y a pas de temps pour la douceur. Bras autour de mes épaules, poids de son corps intégral vers le bas, et le plancher du Chaudron arrive vite à ma rencontre. Son armure de kevlar, encore trempée de quelque chose de chaud que je préfère ne pas identifier, compresse mon visage contre le bois. Lui au-dessus de moi. Tout son équipement, toute sa masse, les genoux au sol et le dos courbé pour couvrir la surface maximale.

— Garde la tête en bas !

Rauque. Pas de la peur dans sa voix. Plus précis que la peur. De l'urgence technique.

Sous l'armure de Lance, les yeux au niveau du plancher, j'observe Kai.

Il a les deux bras levés vers le plafond.

Il ne tremble pas. Il respire, profondément, régulièrement, une respiration qui ressemble à une prière ou à un mécanisme de contrôle que son corps connaît par cœur. Ce type a fait ça avant. Souvent. Assez souvent pour que la panique soit devenue une procédure.

Ses mains s'ouvrent, et les flammes répondent.

Rouge écarlate. Pas le rouge pâle, pas le rouge orange. Rouge sang, rouge ancien, rouge qui brûle au niveau de la gorge et force les yeux à cligner même depuis le plancher. Un dôme de feu dracomancien prend naissance à ses pieds et grimpe, vite, trop vite pour qu'un cerveau humain puisse calculer ce qu'il voit, jusqu'au plafond. Un châssis de chaleur et de lumière repoussant l'oppression aux murs. La noirceur acide de ce qui vient du dehors s'arrête à la bordure du feu. Bat contre elle. Recule.

Étouffant. La chaleur est réelle, physique, presque insupportable à un mètre cinquante de distance.

Mais là.

Je regarde ça depuis le plancher, l'œil droit pressé contre du bois taché de quelque chose que je ne veux pas analyser, incapable de me lever, avec le poids intégral de Lance au-dessus de moi, et je regarde une chose que je n'avais pas prévu voir ce soir. Aussi puissante que ça. Déployée par un inconnu. Par un type dont je ne sais rien, qui s'est pointé à ma porte ensanglantée avec de la cendre dans les cheveux, qui ne nous a rien demandé d'autre que l'adresse de Merlin.

Mon cerveau commence à formuler une question sur ce que ça signifie.

Mon cerveau s'arrête.

Le grondement extérieur cesse.

Pas progressivement. Il cesse, point. La pression spirituelle se retire. L'air revient, vicié, âcre, mais de l'air. Mes poumons le prennent tel quel.

Le silence qui suit est pire.

Les cendres noires, celles de Vortigrax ou de ce qui agit au nom de Vortigrax, se sont déposées au sol. Sur les tables. Sur les tabourets renversés. Sur mes mains, sur les bras de Lance, dans les cheveux de Gen à l'arrière. Une neige noire et chimique recouvre la salle.

Le Chaudron n'a plus de Ward.

Et moi, je n'ai plus d'illusion sur l'échelle de ce qui vient de commencer.


Gen tousse.

Un son court, humain, qui brise le silence de cendre comme un caillou dans un lac gelé. Ma tête se lève.

— Garrett est en vie ?

Ma voix. Cassée. Comme si chaque syllabe devait passer par un gravier avant de sortir. En m'extirpant de sous le bras de Lance, mouvement qui coûte une série de protestations musculaires que j'ignore avec violence, mes bottes craquent sur la cendre noire solidifiée au sol. Elle tombe en poussière à chaque pas. La poudre monte. Amère dans la gorge.

Lance se relève.

Canon du Sig levé, droit sur Kai Renaud, en un mouvement qui n'attend pas mon signal. La mâchoire contractée à la limite de la rupture, ce muscle sur la joue de Lance qui n'apparaît que quand il retient quelque chose d'instinctif. Pas de la rage. Pire. Du blâme. Propre et silencieux.

Je pose ma main sur le canon.

Il ne baisse pas son arme. Mais il attend.

Je me redresse. Lentement. La main sur la garde d'Excalibur, pas parce que j'ai l'intention de la tirer, mais parce que le poids est familier et que quelque chose doit l'être en ce moment. Quelque chose qui m'appartient. Quelque chose que personne ne peut éteindre avec une onde de choc.

Kai est debout au milieu des cendres, les bras retombés, les mains vides. Les flammes dracomancières s'amenuisent derrière lui, il les laisse mourir, contrôlé, progressif, comme on relâche une prise qu'on tenait trop fort. La chaleur, l'ardeur qu'il avait projetée, diminue. Reste la sueur. Reste la cendre. Son regard lourd, ravagé, posé quelque part entre moi et le plancher.

Bridget, à deux pas derrière lui, referme son communicateur avec un claquement sec. Elle ne lève pas les yeux vers nous. Ce n'est pas de la désinvolture. C'est de l'efficacité. Elle a déjà catalogué l'information, elle nous laisse du temps pour la digérer.

— C'était quoi ça, bordel ?

Bas. Furieux. Direct. Chaque mot coûte quelque chose que je n'ai plus.

Kai tourne la tête vers Bridget.

Elle consulte son communicateur sans l'ouvrir, elle regarde l'écran verrouillé, qui n'affiche visiblement rien. Elle claque le couvercle une dernière fois. Définitif.

— Le réseau global est mort.

Froid. Informatif. Comme un rapport de situation dans une réunion d'état-major où les mauvaises nouvelles sont des données, pas des catastrophes.

Le réseau global est mort.

Ça veut dire quoi, ça, concrètement ? Ça veut dire que les autres branches de ce que j'avais cru être un réseau de défense, les contacts de Kai que j'imaginais exister quelque part, les factions dracomancières avec leurs propres ressources, ne sont plus joignables. Pas coupés de nous. Coupés de tout.

Kai me regarde.

Son visage est ravagé. Pas du drama, de la chronicité. L'épuisement qui s'est installé sur quelqu'un il y a longtemps et qui a arrêté de faire semblant de partir. Pas la fatigue d'une nuit difficile. La fatigue d'une guerre qui dure depuis assez longtemps pour avoir usé tout ce qui n'était pas essentiel. De la cendre dans les cheveux noirs, des brûlures aux coutures des épaules, et dans les yeux sombres une chose qui ressemble à de la culpabilité de survivant, le genre qu'on ne peut pas feindre.

Une chaleur anormale encore présente sur lui. Pas confortable. La chaleur de quelque chose qui a trop brûlé, de l'intérieur vers l'extérieur, et qui n'a pas encore fini de refroidir. Son regard ne cherche pas à m'impressionner.

— Ce n'était pas moi.

Pause.

— Le dragon primordial vient d'ouvrir les yeux. Et il cherche votre Enchanteur.

Le silence revient.

Un silence différent du premier. Le premier était le silence de quelque chose qui vient de s'arrêter. Celui-là est le silence de quelqu'un qui vient de comprendre la taille de ce qui commence.

Aegis.

La tour d'Aegis que nous avions détruite cette nuit, avec nos corps, avec nos souffrances, avec quelque chose que Garrett avait laissé derrière lui qu'on ne saurait pas nommer avant longtemps. Aegis était une corporation. Un pouvoir humain magicialisé, corrompu, ambitieux, dangereux. Aegis avait des avocats et des actionnaires et des serveurs de données.

Aegis comparé à ça, c'est un échauffement.

Je me tiens debout au milieu de mon propre bar.

L'odeur réconfortante de bière renversée et de bois ciré, qui était là depuis que Marcus avait ouvert ce pub, bien avant moi, bien avant que je sache ce que j'étais — a été remplacée. Par le soufre. Par la cendre. Par l'odeur de ma propre terreur que mon corps produit chimiquement sans me consulter.

La seule lumière dans la pièce : le feu de la dracomancie de Kai, résiduel, crépitant en bordure des murs. Rouge écarlate sur le plancher de bois noirci. Sur mes chaussures tachées du sang d'Aegis.

Merlin.

Quelqu'un cherche Merlin.

Et si ce quelque chose peut éteindre le sanctuaire du Chaudron en une fraction de seconde, il peut trouver Merlin.

La question qui reste dans ma gorge, amère comme les cendres : si je ne sais pas où Merlin est, qu'est-ce qui se passe si cette chose, ce dragon, le trouve avant moi ?

Merlin était parti depuis des semaines. Sans explication. Sans calendrier de retour. J'avais arrêté de compter les jours où j'avais laissé des messages sans réponse. J'avais arrêté de me dire qu'il avait ses raisons. Ce soir, avec du soufre dans les poumons et les Ward de son propre pub en poussière sur mes semelles, la question prend une forme que je n'arrive plus à ignorer.

Où tu es, vieux con ?

Parce que quelque chose de très, très vieux vient de te chercher. Et il n'a pas l'air du genre à accepter les boîtes vocales.

Fin du chapitre un
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