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L'Ombre du Dragon.

Le premier chapitre, offert.
Les Héritiers de Pendragon · Tome 3
Chapitre · I

L'Escouade Brisée

— Arthéa —

Le tapis de sport claque sous le poids de Garrett comme un coup de feu étouffé.

Il reste au sol, épaules contre le caoutchouc noir, bouche ouverte sur un souffle coupé. Ses yeux dorés cherchent le plafond comme si la réponse à ce qui vient de se passer y était gravée.

Je recule d'un pas. Mes bottes ne font aucun bruit.

— Mort.

Le mot tombe entre nous, plat et définitif.

Garrett grogne, roule sur le côté, plante une main contre le tapis. Ses tatouages solaires brillent faiblement sous les néons — pathétique, vraiment, comparé à ce qu'ils devraient faire en plein jour. Il se relève comme un immeuble qui refuse de s'effondrer.

— Encore, dit-il.

Sa voix est grave, résonnante. Trop calme pour quelqu'un qui vient de se faire humilier en trois secondes.

Je croise les bras.

— Non. Pas encore. Pas tant que t'as pas compris ce qui vient de se passer.

Il fronce les sourcils, essuie sa bouche du revers de la main. Une traînée de poussière reste accrochée à sa barbe.

— J'ai chargé. Tu as esquivé.

— T'as projeté.

Je fais un pas vers lui, pointe son épaule droite du menton.

— Là. T'as télégraphié ton mouvement une demi-seconde avant de bouger. Ton épaule a basculé vers l'avant. Tes yeux ont fixé ma jambe gauche. Un gamin de douze ans aurait vu venir le coup.

Garrett serre la mâchoire. Ses mains se referment, comme s'il cherchait quelque chose à écraser.

— Je suis un guerrier de première ligne. Pas un assassin.

— Ouais, ben un guerrier de première ligne mort, ça sert à rien.

Je me détourne, attrape une bouteille d'eau sur le banc contre le mur. L'air du gymnase colle à ma peau, épais et chaud, chargé d'une odeur de caoutchouc brûlé qui me rappelle trop le pub après un incendie de friteuse. Je bois une gorgée. L'eau est tiède.

Derrière moi, Garrett ne bouge pas. J'entends sa respiration — lente, contrôlée, comme s'il comptait mentalement pour ne pas exploser.

Je repose la bouteille.

— On projette jamais contre un ennemi qui sait lire les épaules, Garrett. Jamais. Parce que dès que tu projettes, t'es prévisible. Et dès que t'es prévisible, t'es mort.

Il reste silencieux un instant. Puis :

— Comment je fais, alors ?

Sa voix a perdu un peu de son assurance. Pas beaucoup. Juste assez pour que je sache qu'il écoute vraiment.

Je me retourne.

— Tu caches ton intention jusqu'à la dernière fraction de seconde. Tu fixes ailleurs. Tu respires comme si t'allais nulle part. Et quand tu bouges, tu bouges tout d'un coup. Pas progressivement. Pas avec une montée en puissance. Direct.

Je fais un pas vers lui, les mains le long du corps. Mes yeux dérivent vers sa droite, comme si je cherchais quelque chose sur le mur derrière lui.

Puis je pivote.

Mon pied accroche son tibia avant qu'il ait le temps de réagir. Pas assez fort pour le faire tomber — juste assez pour qu'il sente le déséquilibre.

Je recule.

— Tu vois ? T'as rien vu venir.

Garrett cligne des yeux. Une lueur passe dans son regard — respect, peut-être, ou frustration. Difficile à dire.

Il hoche la tête.

— Encore, dit-il.

Cette fois, je ne refuse pas.


Garrett se redresse, essuie sa nuque du plat de la main. Ses doigts laissent une traînée humide sur sa peau.

— Je suis pas habitué à me battre sans lumière.

— Ouais, j'avais remarqué.

Je tire sur l'élastique de mes cheveux, refais ma queue de cheval. Mes doigts accrochent une mèche collée contre ma tempe. L'air du gymnase pèse comme une couverture mouillée.

— T'es habitué à quoi, exactement ? À écraser des trucs en plein jour ?

Il ne répond pas tout de suite. Ses yeux dérivent vers les néons au plafond — blancs, crus, qui donnent à tout le monde un teint de cadavre. Pas exactement le soleil de midi.

— J'ai combattu sous le soleil pendant quinze ans. Jamais perdu.

— Super.

Je m'essuie le front avec mon poignet. La sueur colle à ma peau, salée et acide.

— Sauf que Dreadmore, il attaque pas en plein jour. Les créatures qui sortent de la Porte non plus. Alors si t'es inutile dès qu'il fait sombre, autant rester au Chaudron et servir des bières.

Garrett serre les poings. Ses tatouages runiques brillent faiblement — un or terne, presque éteint sous les néons. Une odeur d'ozone monte de sa peau, légère mais persistante, comme l'air juste avant un orage qui n'arrive jamais.

Il gère mal sa magie.

Ça me fait penser à un moteur qui tourne trop vite sans huile. Ça va tenir un moment, et puis ça va exploser.

Je croise les bras.

— T'es en train de laisser ton énergie fuir. Là, maintenant. Tu sens pas ?

Il fronce les sourcils, baisse les yeux vers ses mains. Les runes pulsent faiblement, irrégulièrement, comme un cœur qui cherche son rythme.

— Je…

— Tu compenses. T'essaies de forcer ta magie à marcher sans source naturelle. Ça va te vider en dix minutes.

Je fais un pas vers lui, pointe son torse du menton.

— Ferme ça. Maintenant.

— Comment ?

— Arrête de chercher la lumière. Accepte qu'elle est pas là.

Garrett me regarde comme si je venais de lui demander d'arrêter de respirer.

— C'est pas comme ça que ça marche.

— Alors change la façon dont ça marche.

Ma voix sort plus tranchante que prévu. La pression monte derrière mes tempes — pas une migraine, pas encore, juste cette pression familière qui me rappelle que le temps file.

Dix-sept jours.

Dix-sept jours pour transformer un guerrier solaire en combattant d'ombre. Pour forger une équipe à partir de morceaux qui tiennent à peine ensemble.

Dix-sept jours avant que tout parte en fumée.

Garrett inspire, ferme les yeux. Les runes sur son torse tremblent, s'éteignent partiellement.

Pas assez.

— Plus profond, dis-je.


Ivy lève la main gauche, doigts écartés comme si elle poussait contre un mur invisible.

Rien ne se passe.

Elle fronce les sourcils, regarde le Ledger ouvert sur sa paume droite. Les pages brillent faiblement, couvertes de symboles qui dansent et se réorganisent trop vite pour être lus. Ses lèvres bougent — elle compte, ou elle récite, impossible à dire.

— Probabilité de manifestation à soixante-huit pour cent, murmure-t-elle. Vecteur optimal identifié. Déploiement dans trois… deux…

Sa main tremble.

L'air autour de ses doigts ondule, devient flou, comme de la chaleur au-dessus de l'asphalte en juillet. Une odeur aigre monte — pas désagréable, juste incorrecte, comme du citron mélangé à du métal brûlé.

Je recule d'un pas.

— Ivy.

Elle ne m'entend pas. Ses yeux restent fixés sur le Ledger, sur les calculs qui défilent en cascade. Sa respiration s'accélère, courte et saccadée, comme quelqu'un qui essaie de retenir un éternuement.

— Ajustement des paramètres. Recalibration à quatre-vingt-deux pour cent. Manifestation imminente.

La distorsion autour de sa main s'intensifie. Des éclats violets crépitent entre ses doigts — pas de la lumière, quelque chose de plus dense, qui laisse des traînées phosphorescentes dans l'air.

C'est pas un bouclier.

C'est un flare instable qui va exploser.

— Ivy, baisse ta main.

Ma voix claque, autoritaire. Le ton que j'utilise quand un client du Chaudron est sur le point de balancer une chaise.

Elle cligne des yeux, relève la tête vers moi. La confusion passe sur son visage, comme si elle venait de se réveiller au milieu d'une présentation PowerPoint.

— Je… les données indiquent que…

— Les données se trompent. Baisse. Ta. Main.

Les éclats violets grésillent, s'étendent le long de son poignet comme des racines électriques. L'odeur de métal brûlé s'épaissit, colle à l'arrière de ma gorge.

Ivy baisse enfin la main.

Les éclats violets implosent avec un pop sourd, comme une ampoule qui éclate sous l'eau. Une vague de chaleur sèche balaie le gymnase, fait trembler les néons au plafond.

Silence.

Ivy fixe sa paume, bouche entrouverte. Le Ledger continue de briller faiblement, indifférent au désastre qu'il vient de causer.

Derrière elle, Trent ricane, un son bref, sec, presque involontaire.

— Fascinant, dit-il. T'as failli nous faire sauter avec un bouclier.

Ivy se retourne vers lui, les dents serrées.

— Le Ledger a confirmé la viabilité du sort. Les calculs étaient corrects.

— Ouais, sauf que t'as oublié un détail.

Je croise les bras, sens le poids d'Excalibur contre mon dos, pas menaçant, juste là, comme un rappel permanent que tout peut partir en vrille à tout moment.

— La magie, c'est pas des mathématiques. Tu peux pas juste suivre une formule et espérer que ça marche.

Ivy ouvre la bouche. La referme. Ses doigts se crispent autour du Ledger.

Je n'ai pas le temps de crier.

L'éclat violet explose vers l'extérieur comme un poing invisible qui cherche à tout défoncer.

Je plonge sur le côté.

Mon épaule percute le tapis. Le choc remonte dans ma clavicule, sec et brutal. Je roule, me retrouve à genoux, une main plaquée contre le caoutchouc.

Le souffle passe au-dessus de moi, chaud et acide, avec cette odeur de métal brûlé qui colle maintenant à tout. Les néons grésillent, un bruit aigu et strident qui me vrille les tympans.

Puis le noir.

Deux des tubes éclatent avec un crack cristallin. Des morceaux de verre tombent en pluie fine sur le tapis, tintent comme de la grêle sur du métal.

Je reste immobile, la respiration courte, les yeux fixés sur le plafond où les néons survivants clignotent faiblement.

Silence.

Puis un souffle tremblant, quelque part sur ma gauche.

Je tourne la tête.

Ivy est debout, figée, les bras tendus devant elle comme si elle portait encore quelque chose. Le Ledger pend mollement dans sa main droite, pages ouvertes mais inertes. Son visage est blanc, ses yeux écarquillés, bouche entrouverte sur un mot qui ne sort pas.

Je me relève.

Mes jambes tiennent. C'est déjà ça.

— Stop.

Ma voix claque dans le silence. Ivy sursaute, recule d'un pas, comme si je venais de la gifler.

Je m'approche.

— Tu forces. T'es en train de forcer la magie comme si c'était un muscle que tu pouvais contracter jusqu'à ce que ça obéisse.

Ivy ouvre la bouche. Aucun son n'en sort. Ses doigts se crispent autour du Ledger, assez fort pour que le cuir craque sous la pression.

— La magie, c'est pas ça. C'est un canal. Quelque chose qui passe à travers toi, pas quelque chose que tu fais.

Je m'arrête à un mètre d'elle, croise les bras.

— Si tu bloques, si tu résistes, si t'essaies de tout contrôler avec ton cerveau d'analyste… ça pète. Exactement comme ça vient de le faire.

Ivy cligne des yeux. Une fois. Deux fois. Sa mâchoire se serre, et je vois l'armure corporate remonter, cette façade professionnelle qu'elle enfile comme un bouclier chaque fois qu'elle se sent exposée.

— Le Ledger a confirmé la viabilité théorique du sort. Les paramètres étaient corrects. Si j'avais eu plus de temps pour ajuster les variables…

— Non.

Je la coupe avant qu'elle puisse finir sa phrase.

— Le problème, c'est pas les variables. C'est toi. T'as traité ça comme un projet d'entreprise. Identifier le problème, optimiser la solution, exécuter. Sauf que la magie se fout de tes tableaux Excel.

Ivy recule encore d'un pas. Ses talons accrochent un morceau de verre. Le bruit résonne dans le silence, trop fort, trop clair.

Je respire. La pression pulse derrière mes tempes. Pas contre elle, exactement. Contre la situation. Contre le fait que j'ai dix-sept jours pour transformer des amateurs en combattants.

Contre le fait que je suis à deux doigts de tout envoyer promener.

Derrière Ivy, Trent est appuyé contre le mur, bras croisés, expression neutre. Ses yeux gris-argent me fixent, évaluent, comme s'il essayait de décider si la scène vaut la peine d'intervenir.

Il ne bouge pas.

Intelligent.

Je reporte mon attention sur Ivy.

— T'es une analyste. C'est ton truc. T'es bonne là-dedans. Mais ici, en bas, dans ce gymnase pourri avec des néons qui viennent de péter à cause de ton flare instable ? T'es pas dans une salle de conférence.

Ma voix baisse, chaque mot pesé.

— Alors tu vas arrêter de traiter la magie comme un problème à résoudre. Tu vas écouter ce —

Lance s'avance.

Pas de hâte. Pas de tension visible. Il traverse le gymnase comme si le sol ne méritait pas qu'il y pense — un pas, puis un autre, rien de spectaculaire, juste quelqu'un qui sait exactement où il va.

Il pose une main sur l'épaule d'Ivy.

La magie violette meurt.

Pas progressivement. Pas avec un flicker ou une extinction graduelle.

D'un coup.

Comme si quelqu'un venait de débrancher la prise.

L'odeur de métal brûlé reste accrochée à l'air, mais les éclats qui grésillaient le long du poignet d'Ivy disparaissent, avalés par le simple contact de la paume de Lance contre son épaule.

Ivy cligne des yeux, bouche entrouverte, comme si elle venait de se réveiller d'un rêve qu'elle ne comprend pas.

Lance ne dit rien.

Il laisse sa main là, lourde, ancrée, et Ivy remplit ses poumons pour la première fois depuis cinq minutes.

Je reste immobile.

Mes bras sont toujours croisés. Quelque chose brûle derrière mes côtes, amer.

Il vient de faire ce que je n'ai pas pu faire.

Pas en criant. Pas en expliquant. Pas en menaçant.

Juste en étant là.

Le lien d'âme tire entre nous — pas de la chaleur, juste une présence, comme une main posée sur l'épaule qu'on ne voit pas mais qu'on sent jusqu'à l'os.

Je déteste ça.

Non.

Je déteste que ça fonctionne.

Ivy lève les yeux vers Lance, puis vers moi, puis vers le Ledger dans sa main. Ses doigts tremblent légèrement, mais elle ne lâche pas le livre.

— Je… désolée.

Sa voix est petite, fragile, rien à voir avec le ton analytique et structuré qu'elle utilise d'habitude.

Lance retire sa main, recule d'un pas.

— Respire d'abord. Parle après.

Trois mots. Pas un de plus. Pas de condescendance. Pas de reproche.

Juste un ordre simple qui sonne comme une permission.

Ivy hoche la tête, inspire, expire.

Derrière elle, Trent détourne le regard, comme s'il venait de voir quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir. Garrett reste figé près du mur, yeux fixés sur Lance avec une expression que je n'arrive pas à déchiffrer.

Respect, peut-être.

Ou interrogation.

Je ne bouge pas.

Mon regard reste ancré sur Lance, sur la façon dont il se tient, droit mais pas rigide, calme mais pas détaché. Sur la façon dont l'équipe réagit à lui — pas par peur, pas par obligation, mais par quelque chose de plus instinctif.

Confiance.

Le mot s'enfonce dans ma poitrine comme une lame froide.

Ils lui font confiance.

Plus qu'à moi.


Lance tourne enfin la tête vers moi. Ses yeux accrochent les miens.

Il sait ce que je pense.

Il sait exactement ce qui vient de se passer.

Et il ne dit rien.

Parce qu'il n'a pas besoin de le dire.

Le silence s'étire, lourd, chargé, comme une corde tendue à se rompre.

Ivy inspire encore une fois, se redresse légèrement, et le moment se brise.

— Je vais… recalibrer mon approche.

Sa voix est plus ferme maintenant, presque professionnelle, mais il y a une fissure dedans, une reconnaissance qu'elle ne verbalise pas.

Lance hoche la tête, une fois, brève.

— Bien.

Il ne me regarde pas en disant ça.

Mais je sens le poids de son absence de regard comme une présence physique.

Lance se penche légèrement vers Ivy, baisse la voix.

Je n'entends pas ce qu'il dit.

Juste le murmure grave, le ton apaisant, celui qu'on utilise pour calmer un animal blessé. Ivy hoche la tête, ses épaules se détendent progressivement, comme si chaque mot de Lance défaisait un nœud qu'elle ne savait même pas qu'elle portait.

Elle ne me regarde pas.

Elle regarde lui.

Mes bras se resserrent contre ma poitrine. Je ne bouge pas. Mon visage reste neutre.

Mais je calcule.

Je compte.

Je garde les yeux sur les sorties.

C'est comme regarder une scène à travers une vitre. Je suis là, debout à trois mètres, et pourtant je suis invisible. La méchante capitaine qui crie et brise les gens. Le bon protecteur qui ramasse les morceaux.

Garrett décolle son dos du mur, s'approche de Lance et Ivy avec cette démarche lente et mesurée qu'il utilise quand il essaie de ne pas paraître imposant. Trent reste où il est, mais son regard suit Lance, attentif, comme s'il venait de voir quelque chose qui mérite d'être mémorisé.

Personne ne me regarde.

Personne ne demande si j'ai quelque chose à ajouter.

Parce que Lance vient de tout régler.

Sans crier. Sans expliquer. Sans briser personne.

Juste en étant présent.

Le lien d'âme tire encore — bref, court, comme un fil qu'on donne un seul coup. Son calme. Sa certitude. Je le sens dans mes épaules avant de le comprendre dans ma tête.

Je le déteste.

Je recule d'un pas.

Un autre.

Personne ne remarque.

Les néons survivants clignotent faiblement au-dessus de moi, projettent des ombres mouvantes sur le tapis noir. Le verre brisé craque sous mes bottes, un son sec et cassant qui devrait attirer l'attention.

Rien.

Lance murmure encore quelque chose. Ivy hoche la tête, serre le Ledger contre sa poitrine comme un bouclier. Garrett pose une main lourde sur l'épaule de Lance, dit quelque chose à voix basse que je n'entends pas.

Mes épaules touchent le mur froid, la pierre humide qui suinte toujours, même en hiver. L'ombre m'avale, épaisse et confortable, et je laisse le gymnase devenir flou devant mes yeux.

Ils n'ont pas besoin de moi ici.

Ils ont Lance.

C'est suffisant.

Le silence pèse comme une couverture mouillée.

Je ferme les yeux.

Respire.

Compte jusqu'à dix.

Quand je les rouvre, Lance tourne enfin la tête vers moi.

Nos regards se croisent à travers le gymnase.

Il sait.

Et il ne dit rien.

Parce qu'il n'y a rien à dire.


Lance s'approche.

Il n'est jamais en train de chercher son centre de gravité. Il est déjà là — chaque pas posé avant même d'avoir décidé de bouger, chaque mouvement qui arrive à destination sans avoir annoncé qu'il partait. Le meilleur archer que j'aie jamais vu, et le pire ennemi quand il décide de remettre mes décisions en question.

Il s'arrête à deux mètres, juste à la limite de mon espace personnel. Son regard reste ancré aux miens, calme, porteur de quelque chose que je reconnais trop bien.

Désaccord.

— Ils sont fatigués, Arthéa.

Le mot tombe entre nous. Sec. Pas une accusation — un fait qu'il pose là et qui refuse de bouger.

Fatigués.

Comme si ça changeait quoi que ce soit.

Comme si le compte à rebours attendait qu'on soit reposés.

Mes mains se referment, ongles qui creusent mes paumes.

J'arrache mes gants de combat.

Le premier claque contre le béton avec un bruit sourd, mat, qui résonne trop fort dans le silence du gymnase. Le second suit, percute le sol près du pied de Lance.

L'écho se propage, sec et définitif, comme une porte qu'on claque.

Derrière Lance, Ivy relève la tête. Garrett se fige, une main encore posée contre le mur. Trent détourne le regard, mais je vois ses épaules se raidir, sa posture qui change imperceptiblement.

Ils écoutent.

Parfait.

Qu'ils écoutent.

— Fatigués, je répète.

Chaque syllabe pesée.

— S'ils sont fatigués ici, ils seront morts dans le métro.

Lance ne bouge pas. Sa mâchoire durcit d'un cran, ses yeux se plissent à peine.

Il ne recule pas.

Évidemment.

Je fais un pas vers lui, pointe son torse du menton.

— Tu n'es pas leur père, Lance. Tu es leur capitaine.

Le silence s'épaissit, chargé de tout ce qui n'a pas été dit depuis des jours. Le lien d'âme pulse faiblement sous ma peau — son calme contre ma colère, une friction sourde que je n'arrive pas à éteindre.

Lance inspire, expire.

— Ils ont besoin de récupérer. Pas de s'effondrer avant même d'atteindre le combat.

— Ils ont dix-sept jours.

Ma voix monte légèrement, pas un cri, juste une intensité qui coupe l'air comme une lame.

— Dix-sept jours pour apprendre à survivre contre des créatures qui les déchireront en morceaux s'ils hésitent une demi-seconde. Dix-sept jours pour devenir une équipe capable de tenir une ligne contre Dreadmore et tout ce qui sort de cette Porte maudite.

Je fais encore un pas. Mes bottes écrasent un éclat de verre qui craque sous mon poids.

— Alors non, Lance. Ils ne récupèrent pas. Pas maintenant. Pas tant qu'ils ne savent pas tenir debout sans que tu leur tiennes la main.

Le mot « main » sort comme une accusation.

Derrière Lance, Garrett détourne enfin le regard. Ivy serre le Ledger contre sa poitrine, les lèvres serrées, comme si elle retenait quelque chose qu'elle refuse de dire.

Trent ricane, un son bref et sec, presque involontaire.

— Intéressant, murmure-t-il.

Lance tourne légèrement la tête vers lui, juste assez pour que Trent ferme sa bouche et recule d'un pas.

Lance reporte son attention sur moi.

— Tu les pousses trop fort.

— Pas assez fort.

Nos voix se chevauchent, se heurtent, rebondissent contre les murs de pierre humide.

Le silence qui suit est lourd, chargé.

Lance reste où il est.

Pas de recul. Pas de détournement du regard. Il n'utilise pas le silence pour réfléchir. Il l'utilise pour peser.

Il ne répond pas.

Il n'a pas besoin de répondre.

Sa présence suffit.

Derrière lui, Garrett redresse légèrement les épaules. Ivy relâche un souffle qu'elle retenait, ses doigts se desserrent autour du Ledger. Trent croise les bras, quelque chose de fermé sur le visage, comme s'il venait de prendre note de ce qu'il vient de voir.

Ils se regroupent.

Pas physiquement. Pas de façon évidente.

Mais je le vois dans leurs postures, dans la façon dont leurs regards dérivent vers Lance plutôt que vers moi.

Le capitaine qui écoute. Le protecteur qui comprend.

Pas la commandante qui brise.

Mes pieds bougent avant que ma tête ne décide.

Je recule.

Mes bottes écrasent le verre brisé, un craquement sec qui devrait attirer l'attention. Personne ne tourne la tête. Personne ne demande où je vais.

Parce que je ne suis plus nécessaire ici.

Lance a pris ma place sans même essayer.

Ma main trouve la garde d'Excalibur, instinctive, automatique. Le métal froid ancre quelque chose en moi, quelque chose qui menaçait de se défaire.

Je tourne les talons.

— Arthéa.

La voix de Lance traverse le gymnase, grave, posée, portant juste assez pour que tout le monde l'entende.

Je m'arrête.

Mais je ne me retourne pas.

— On finit cet entraînement demain. Six heures.

Pas une question.

Un ordre.

Donné à moi.

Devant eux.

Le silence s'étire, lourd, chargé de tout ce qui ne sera jamais dit à voix haute.

Garrett grogne son approbation. Ivy murmure quelque chose que je n'entends pas. Trent ricane, un son bref et sec qui résonne contre les murs de pierre.

Ils acceptent.

Pas parce que c'est la bonne décision tactique.

Parce que c'est Lance qui l'a prise.

Je ne réponds pas.

Je franchis la porte du gymnase, grimpe les marches vers le rez-de-chaussée du Chaudron, et laisse l'obscurité de la cage d'escalier m'avaler.

Derrière moi, j'entends leurs voix qui reprennent, basses et mesurées, un murmure collectif qui exclut sans le dire.

Le mur de verre entre nous vient de se solidifier.

Épais.

Transparent.

Infranchissable.


Je monte les marches une par une, chaque pas résonnant contre la pierre humide. Mes doigts restent serrés autour de la garde d'Excalibur, ancrés là comme si lâcher prise signifiait tomber.

Peut-être que c'est le cas.

L'odeur du pub m'atteint avant même d'avoir franchi la porte — vieux bois, bière artisanale, fumée de bois qui colle aux murs depuis des décennies. Familière. Réconfortante.

Vide.

Je pousse la porte.

Le pub est désert.

Les tables sont rangées, les chaises retournées sur les plateaux. Les lanternes sont éteintes, sauf une seule près du bar, qui projette une lumière tamisée sur les gravures de dragons sculptées dans le bois sombre.

Silence.

Juste le craquement léger des poutres anciennes, le murmure lointain de la circulation sur Saint-Paul, et ma propre respiration, trop forte dans l'espace vide.

Je reste là, debout au milieu de la salle, et regarde le miroir ancien accroché derrière le bar.

Mon téléphone vibre contre ma hanche.

Une fois. Deux fois. Trois fois en rafale, le rythme saccadé qui signale un message prioritaire.

Je sors l'appareil de ma poche, l'écran s'illumine dans la pénombre du pub. La lumière bleutée frappe mes yeux, trop vive, trop crue après l'obscurité.

Gen : Berri-UQAM. Maintenant. Regarde la photo.

Une image suit.

Je la touche du pouce. L'écran s'élargit.

Un corps.

Étendu sur le quai du métro, recroquevillé contre le mur carrelé blanc. Homme, la trentaine peut-être, vêtements ordinaires — jean, veste d'hiver ouverte, t-shirt gris. Visage tourné vers le plafond, bouche entrouverte sur un cri silencieux.

Gris.

Entièrement gris.

Pas pâle. Pas blême comme quelqu'un qui a perdu du sang.

Gris cendre, comme si toute la couleur avait été aspirée de sa peau, de ses cheveux, de ses lèvres. Comme un dessin au fusain qui aurait pris forme humaine et se serait effondré.

Ses yeux sont ouverts. Vitreux. Figés dans une expression que je reconnais trop bien.

Terreur.

Mon pouce glisse vers la droite. Une deuxième photo apparaît.

Gros plan sur le cou.

Pas de blessure. Pas de morsure. Pas de trace de lutte.

Juste la peau séchée, ridée, collée contre les os comme du papier froissé. Les veines sont visibles sous la surface, noires et mortes, cartographiées sur sa gorge comme des racines pourries.

Vide.

Pas une goutte de sang.

Le téléphone tremble dans ma main.

Non.

Ma main tremble.

Je serre les doigts autour de l'appareil, sens le plastique dur qui creuse ma paume. La lumière bleutée éclaire mes pupilles dilatées, projette des ombres mouvantes sur mon visage dans le reflet du miroir derrière le bar.

Mon cœur bat. Fort. Régulier. Comme un piston de forge dans ma poitrine.

L'adrénaline monte, froide et méthodique, remplace la colère sourde qui rongeait mes côtes il y a trente secondes. Mes pensées s'alignent, se réorganisent, passent en mode combat sans que j'aie besoin de forcer.

Calcul. Analyse. Action.

Berri-UQAM. Station bondée. Plein jour ou pas, des centaines de témoins potentiels. Si le corps est encore là, c'est que quelqu'un a verrouillé la scène.

Gen.

Ou quelqu'un d'autre.

Un deuxième message apparaît.

Gen : STM a fermé la station. Police sur place. Ils savent pas ce qu'ils regardent. Toi, si.

Je fixe l'écran encore cinq secondes.

Le cadavre gris. Les veines noires. La bouche ouverte sur un cri qui n'a jamais trouvé de son.

Je glisse le téléphone dans ma poche, tourne les talons, et marche vers la porte de la cave.

La théorie vient de mourir.

La guerre est là.


Je pousse la porte de la cave avec assez de force pour qu'elle claque contre le mur.

Le bruit résonne dans la cage d'escalier, sec et brutal, comme un coup de feu dans une cathédrale vide.

Les voix en bas s'arrêtent net.

Je descends les marches deux par deux, mes bottes martèlent la pierre humide. Chaque pas résonne, amplifié par l'acoustique étroite de l'escalier. Pas besoin de crier. Ils savent que j'arrive.

La porte du gymnase est ouverte.

Lance se tient près du mur, bras croisés, regard levé vers l'escalier. Il me trouve avant même que j'aie franchi le seuil. Derrière lui, Garrett se redresse. Ivy serre le Ledger contre sa poitrine. Trent pivote, une main sur la garde de ses lames jumelles, instinct de mercenaire qui ne meurt jamais.

Je m'arrête au centre du gymnase.

Sors mon téléphone.

Le tourne vers Lance.

L'écran illumine son visage dans la pénombre, projette une lumière bleutée sur ses traits anguleux. Ses yeux se plissent légèrement, descendent vers l'image.

Le cadavre gris. Les veines noires. La bouche ouverte.

Silence.

Lance ne bouge pas. Son expression reste neutre, mais je vois le léger durcissement de sa mâchoire, la façon dont ses doigts serrent son avant-bras un cran plus fort.

Il comprend.

Instantanément.

— Berri-UQAM, dis-je.

Plate. Froide. Chaque syllabe pesée comme une sentence.

— Il y a vingt minutes.

Garrett s'approche, regarde par-dessus l'épaule de Lance. Sa respiration change, devient plus profonde, plus lente, comme s'il se préparait déjà au combat. Ses tatouages solaires restent ternes sous les néons cassés.

Ivy fait un pas en avant, puis s'arrête. Ses yeux se fixent sur l'écran, s'écarquillent légèrement.

— C'est… c'est réel ?

Sa voix tremble. Pas beaucoup. Juste assez pour trahir que l'armure corporate vient de prendre un coup.

— Ouais.

Je baisse le téléphone, le glisse dans ma poche.

— Le Vide ne reste pas dans les légendes. Il marche dans le métro. Il tue en plein jour. Et il vient de laisser un corps que la STM ne peut pas expliquer.

Trent ricane, un son bref et nerveux qui résonne trop fort dans le silence.

— Fascinant. Le plan B, c'est quoi ?

Je tourne la tête vers lui. Mes yeux accrochent les siens, gris-argent et vigilants, toujours en train d'évaluer, toujours en train de chercher la sortie.

— Pas de plan B. On y va.

Lance décroise les bras, fait un pas vers moi.

— La police est sur place. Gen aussi, j'imagine.

— Exact.

— Alors on attend qu'elle sécurise la zone.

— Non.

Le mot claque entre nous, définitif.

— On y va maintenant. Avant que la scène soit contaminée. Avant que quelqu'un d'autre touche ce corps. Avant que le Vide décide de revenir finir ce qu'il a commencé.

Lance me fixe, et quelque chose passe entre nous — son désaccord, sa résistance tranquille, cette certitude qu'il y a une meilleure façon de gérer ça. Le lien l'amplifie malgré moi.

Peut-être qu'il a raison.

Mais on n'a pas le temps.

— Ils sont fatigués, dit-il.

Sa voix reste grave, posée, mais il y a une tension dedans maintenant, une fissure dans le calme.

— Et alors ?

Je fais un pas vers lui, pointe le plafond du menton, vers le pub au-dessus de nous, vers la ville qui s'étend au-delà.

— Il y a un cadavre dans le métro. Vidé. Gris. Mort d'une façon que la police ne peut pas comprendre. Tu crois qu'on a le luxe d'attendre qu'ils soient reposés ?

Le silence s'épaissit, devient presque tangible.

Fin du chapitre un
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