Les Ombres du Chaudron
— Arthéa —
La dernière bouteille de whisky retrouve sa place sur l'étagère avec un claquement sourd. Le silence qui suit résonne étrangement dans l'espace du Chaudron, comme si le pub lui-même retenait son souffle.
Je passe un chiffon humide sur le comptoir en bois poli par des années de coudes et de verres. La surface reflète la lueur ambrée des lanternes murales, créant des poches de lumière qui luttent contre l'obscurité grandissante. Il y a encore une heure, ces murs vibraient sous les rires et les conversations de clients qui ne remarquaient jamais les écailles gravées sur les poutres au plafond. Maintenant, les ombres semblent presque vivantes, m'observant avec une attention qui me fait frissonner. Une ombre s'étire dans le coin de mon œil. Je me retourne brusquement. Rien.
— Ressaisis-toi, Arthéa.
Ma voix tombe à plat dans l'espace désert. Le pub dégage toujours cette chaleur résiduelle après une soirée bien remplie, cette odeur familière de bière renversée, de bois ciré et de conversations épicées. Mon royaume. Mon héritage. La seule chose que Papa m'a laissée, avec les factures et cette étrange sensation qui ne me quitte jamais vraiment.
Un craquement provient de l'étage, là où personne ne devrait se trouver. Mes doigts se crispent sur le comptoir.
— Juste le bois qui travaille, comme disait Papa.
Mais je sais que c'est faux. Après vingt-huit ans dans cette bâtisse, je connais chaque gémissement des poutres, chaque soupir des murs en pierre. Celui-là ne fait pas partie du répertoire habituel. Comme les trois nuits précédentes.
Le miroir derrière le bar capture mon reflet — cheveux châtains attachés en queue de cheval lâche, cernes sous les yeux verts, expression tendue que je tente de faire passer pour de la fatigue. Pendant une fraction de seconde, une silhouette sombre se dessine derrière moi. Je pivote, le cœur battant. Encore rien.
Le tintement des verres que je range ponctue le silence. Chaque son semble amplifié, comme si l'acoustique du pub avait changé. Je frissonne malgré la chaleur persistante. La sensation d'être observée s'intensifie, picote ma nuque, s'infiltre sous ma peau.
L'enseigne du Dragon claque légèrement contre la façade. Le vent s'est levé. Je m'approche de la fenêtre, observe la rue pavée du Vieux-Montréal plongée dans l'obscurité. Les lampadaires projettent des halos jaunâtres sur les pierres humides. La pluie a cessé, laissant derrière elle une brume légère qui rampe entre les bâtiments historiques.
— Juste une soirée ordinaire au Chaudron.
Les mots sonnent faux même à mes propres oreilles. Rien n'est ordinaire ce soir. L'air vibre d'une tension que je ne peux nommer, comme l'électricité avant un orage.
Je m'arrête devant la « Table des Légendes », caresse distraitement les gravures usées dans le bois. Des générations d'histoires ont été racontées ici, certaines plus vraies que leurs conteurs ne le soupçonnaient. Papa s'asseyait toujours à cette place, son verre d'hydromel à portée de main, observant la clientèle avec ce regard pénétrant qui semblait voir au-delà des apparences.
— Les légendes sont souvent des vérités qui se cachent en pleine vue, disait-il.
Je revois encore son regard quand je lui avais demandé pourquoi il avait nommé le pub « Le Chaudron du Dragon Magique ». Il m'avait fixée longtemps avant de répondre :
— Parce que certaines choses doivent être rappelées, même quand elles sont oubliées.
Un courant d'air froid glisse sur ma joue. Impossible. Toutes les fenêtres sont fermées.
Les lanternes vacillent, projetant des ombres dansantes sur les murs en pierre. L'une d'elles s'étire, prend une forme qui ne correspond à aucun objet dans la pièce. Mon cœur s'accélère. Je recule d'un pas, me heurte à une chaise.
Le bruit sourd résonne comme un coup de tonnerre dans le silence.
Le bruit de la chaise résonne encore dans mes oreilles quand la cloche au-dessus de la porte tinte doucement — sans que la porte bouge. Puis elle s'ouvre brusquement, sans avertissement. Un courant d'air glacial s'engouffre dans la pièce, faisant vaciller davantage les flammes des lanternes. Je me fige, le chiffon humide serré entre mes doigts.
Un homme se tient dans l'encadrement. Grand, mince, vêtu d'un manteau sombre qui semble absorber la lumière plutôt que la refléter. Je ne l'ai pas entendu approcher. Pas de bruits de pas sur les pavés humides, pas de cliquetis de la poignée. Comme s'il s'était matérialisé directement contre la porte.
— On est fermé.
Ma voix sonne plus ferme que je ne l'espérais. L'homme incline légèrement la tête, un sourire à peine perceptible étirant ses lèvres fines. Il avance d'un pas, puis d'un autre. La porte se referme derrière lui sans qu'il la touche.
— Mademoiselle Dravencour. Quel plaisir de vous rencontrer enfin !
Sa voix me transperce comme une lame de glace. Trop mélodieuse, trop fluide pour être naturelle. Elle porte des échos d'un autre temps, d'un autre lieu, comme si chaque syllabe avait traversé des siècles avant d'atteindre mes oreilles.
— Comment connaissez-vous mon nom ?
Il s'approche du comptoir. La lumière des lanternes caresse enfin son visage, révélant des traits d'une beauté presque douloureuse — trop parfaits, trop symétriques. Mais ce sont ses yeux qui me clouent sur place. Argentés. Pas gris, pas bleus clairs. Argentés comme du métal liquide, avec une luminosité propre qui semble venir de l'intérieur.
— J'ai connu votre père.
Mon estomac se noue. Une vague de picotements remonte le long de ma colonne vertébrale quand il s'installe au bar, à moins d'un mètre de moi. L'air autour de lui semble vibrer, créant une distorsion subtile, comme la chaleur s'élevant de l'asphalte en été.
— Que voulez-vous ?
Je repose le chiffon, adopte ma posture de barmaid professionnelle. Épaules droites, menton relevé, expression neutre. La même que j'utilise pour les ivrognes insistants et les dragueurs trop entreprenants. La façade que j'ai perfectionnée au fil des années pour gérer les clients difficiles. Mais mes doigts tremblent légèrement contre le bois du comptoir.
— Un verre, pour commencer. Vous avez encore cette bouteille d'hydromel spécial que Malcolm gardait sous le comptoir ?
Mon sang se fige. Cette bouteille. Celle que Papa ne servait qu'à certains clients, ceux qui murmuraient des mots étranges en entrant, ceux qui parfois le suivaient dans l'arrière-salle pour de longues conversations à voix basse.
— Comment pourriez-vous savoir… ?
Sans réfléchir, je me baisse, soulève la latte discrète, en extrais la bouteille au liquide ambré. Elle semble plus lourde ce soir, presque vibrante entre mes mains.
— Qui êtes-vous vraiment ?
Ses yeux argentés me transpercent, semblent fouiller jusqu'au fond de mon âme. Son regard s'attarde sur ma tempe droite, puis descend vers mon épaule, comme s'il pouvait voir à travers mes vêtements le tatouage que je garde caché.
— Quelqu'un qui attendait que vous vous réveilliez, Arthéa Pendragon.
Je tressaille à ce nom inconnu. Une douleur aiguë traverse mon épaule droite, là où la tache de naissance qui ressemble à une forme bizarre de dragon s'étend depuis ma naissance — celle que Papa m'avait toujours dit de garder cachée. Je me détourne une seconde pour saisir un verre, perturbée par ce qu'il vient de dire.
Quand je me retourne, il a disparu.
Le verre m'échappe, se brise sur le sol. L'hydromel reste dans la bouteille, intact. La porte du pub est toujours fermée. Aucune trace de son passage, si ce n'est cette sensation persistante de picotement sur ma peau et un mot qui résonne dans ma tête.
Pendragon.
Je reste figée plusieurs minutes après la disparition de l'homme, la bouteille d'hydromel serrée contre ma poitrine comme un bouclier. Le bruit du verre brisé à mes pieds me ramène brutalement à la réalité.
— Merde.
Je m'accroupis pour ramasser les éclats, les mains tremblantes. Pendragon. Ce nom résonne dans ma tête comme un écho lointain, familier et étranger à la fois.
La dernière fois que j'ai entendu quelqu'un m'appeler autrement que Dravencour, c'était à l'école quand un professeur avait écorché mon nom. Jamais Pendragon. Jamais.
Je jette les morceaux de verre dans la poubelle et termine rapidement le nettoyage. L'hydromel retourne sous sa latte secrète. Je veux juste rentrer à l'étage, dans mon appartement, loin de cette soirée qui dérape.
En passant devant la place qu'occupait l'étranger, quelque chose attire mon regard. Un éclat métallique sur le comptoir en bois sombre. Je m'approche, méfiante.
Une pièce. Ancienne. Bien plus qu'ancienne.
Je la saisis entre mes doigts. Le métal est anormalement chaud, comme s'il avait absorbé la chaleur d'un corps pendant des heures. Sur une face, un dragon enroulé sur lui-même, gueule ouverte. Sur l'autre, une épée traversant une couronne.
Un bourdonnement ténu émane de l'objet — vibration presque imperceptible qui remonte le long de mes doigts, de mon poignet, de mon bras.
— Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
L'image du dragon me transperce d'une familiarité douloureuse. Papa avait un médaillon similaire qu'il portait toujours sous ses chemises. Je l'avais surpris une fois, enfant, à le contempler près de la cheminée. Il l'avait rapidement dissimulé, mais pas avant que je ne voie le dragon gravé.
« C'est juste un porte-bonheur, ma puce. Rien d'important. »
Un mensonge. Je le savais alors comme je le sais maintenant.
La pièce pulse contre ma paume, son métal s'échauffe davantage. Je la tourne et retourne, fascinée malgré moi par les détails minuscules du dragon. Ses écailles semblent bouger sous la lumière vacillante des lanternes, comme si la créature respirait.
Je m'arrête devant le grand miroir victorien qui orne le mur derrière le bar. Mon reflet me fixe, pâle et troublé. Puis, en une fraction de seconde, tout change.
Ce n'est plus tout à fait moi que je vois. La femme dans le miroir porte une armure légère aux reflets argentés. Ses cheveux sont tressés en une coiffure complexe entrelacée de fils métalliques. Et dans sa main, une épée dont la garde ressemble étrangement au dragon de la pièce. Mais le plus troublant, c'est son regard — mes yeux, mais remplis d'une détermination que je n'ai jamais connue, comme si elle voyait au-delà du miroir, au-delà du temps lui-même.
Je recule d'un pas, horrifiée. Mon reflet fait de même, redevenant instantanément la barmaid épuisée aux yeux écarquillés.
La pièce tombe de mes doigts tremblants, heurte le sol avec un tintement qui résonne beaucoup trop fort dans le silence du pub. Je la ramasse précipitamment, la serre dans mon poing jusqu'à ce que les bords s'impriment dans ma chair.
— Ce n'est pas réel. Rien de tout ça n'est réel.
Mais le poids de la pièce dans ma main, sa chaleur contre ma peau, le bourdonnement qui s'intensifie à chaque seconde… tout cela est terriblement, indéniablement réel.
Je glisse la pièce dans la poche de mon jean et me dirige vers l'escalier en bois qui mène à mon appartement. Chaque marche grince sous mes pas, mais, ce soir, les sons semblent différents. Plus profonds. Comme si l'escalier lui-même murmurait.
— C'est juste la fatigue.
Ma voix résonne étrangement dans la cage d'escalier. L'air s'épaissit à mesure que je monte, devenant presque palpable. Je m'arrête à mi-chemin, la main crispée sur la rampe. Quelque chose me suit. Pas des bruits de pas, non. Plutôt une présence qui glisse dans mon sillage, comme une ombre détachée de son propriétaire.
Je me retourne brusquement. Le bas de l'escalier est vide, baigné dans la lumière tamisée du pub. Pourtant, l'impression persiste — des yeux invisibles me scrutent, analysent chacun de mes mouvements.
La pièce dans ma poche pulse contre ma cuisse, son rythme synchronisé avec les battements erratiques de mon cœur. Je reprends mon ascension, plus rapidement cette fois. Le palier m'accueille avec un courant d'air glacial qui n'a aucune raison d'être là.
J'insère ma clé dans la serrure. Elle tourne avec une résistance inhabituelle, comme si quelqu'un la tenait de l'autre côté. Un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale.
La porte s'ouvre enfin. Mon appartement m'apparaît, familier et étranger à la fois. Les lampes que j'avais éteintes ce matin brillent d'une lueur douce. La fenêtre que j'avais fermée est entrouverte, les rideaux dansant dans la brise nocturne.
— Il y a quelqu'un ?
Silence. Mais pas le silence ordinaire d'un appartement vide. Celui-ci vibre d'une attente, comme si l'air lui-même retenait son souffle.
Je m'avance dans le salon, tous mes sens en alerte. Sur la table basse, une photo encadrée attire mon attention. Mon père, Malcolm, devant le pub, le jour de son ouverture. Je ne l'ai jamais sortie de la boîte de souvenirs rangée tout au fond de mon placard.
Mes doigts effleurent le cadre. La sensation de déjà-vu me submerge. Dans la photo, Papa porte son médaillon au dragon, visible au-dessus de sa chemise entrouverte. Il fixe l'objectif avec une intensité troublante, comme s'il regardait à travers le temps, directement vers moi.
Un murmure ténu s'élève derrière moi. Je pivote, le cœur battant. Personne. Mais la mélodie persiste, ancienne et familière, bien que je sois certaine de ne l'avoir jamais entendue. Elle semble émaner des murs mêmes — vibration plutôt que son véritable.
Sur mon bureau, un livre est ouvert. Je m'approche, méfiante. Les Légendes Arthuriennes. Un ouvrage que je n'ai jamais acheté. Les pages s'agitent légèrement, comme caressées par des doigts invisibles, avant de s'immobiliser sur une illustration d'épée plantée dans une pierre.
— Ça suffit maintenant !
Ma voix claque dans l'appartement, chargée de colère et de peur. Les lumières vacillent en réponse. Les ombres dans les coins semblent s'étirer, prendre forme, puis se dissoudre avant que je puisse les identifier clairement.
La pièce dans ma poche devient brûlante. Je la sors d'un geste brusque, la tiens devant moi. Le dragon gravé luit désormais d'un éclat rougeoyant, comme si du métal en fusion coulait dans ses veines métalliques.
Un bruit sourd retentit derrière la porte de la chambre de Papa, celle que je n'ai pas ouverte depuis sa mort. Comme si quelque chose de lourd venait de tomber. Ou de se réveiller.
Je fixe la porte de la chambre de Papa, le cœur battant contre ma cage thoracique. Mes doigts se crispent autour de la pièce brûlante. Une partie de moi veut fuir l'appartement, dévaler les escaliers et courir dans les rues du Vieux-Montréal jusqu'à ce que mes poumons explosent. L'autre partie, celle qui a toujours cherché des réponses, m'ancre au sol.
Un nouveau bruit résonne derrière la porte. Plus doux cette fois, comme un objet glissant sur le plancher.
Je traverse le salon d'un pas lent, hypnotisée. La pièce au dragon pulse contre ma paume au rythme de mon pouls erratique. J'approche ma main tremblante de la poignée. Le métal est glacé contre mes doigts moites.
La porte s'ouvre sans résistance.
La chambre est exactement comme Papa l'a laissée. Lit impeccablement fait, bureau rangé, livres alignés sur l'étagère. Rien n'a bougé. Sauf…
Un petit coffret en bois repose au centre du plancher. Je ne l'ai jamais vu auparavant. Son couvercle sculpté représente un dragon identique à celui de la pièce et du médaillon de Papa. Je m'agenouille devant lui, la gorge serrée.
Le coffret s'ouvre sans clé, comme s'il m'attendait. À l'intérieur, sur un coussin de velours rouge, le médaillon de Papa. Celui qu'il portait toujours. Celui qui aurait dû être enterré avec lui.
Je le saisis avec révérence. Le métal est chaud, vibrant d'une énergie propre. Le dragon gravé semble me fixer avec des yeux minuscules, mais terriblement vivants.
— Comment es-tu arrivé ici ?
Le médaillon reste silencieux, mais sa chaleur s'intensifie. Je le serre dans mon poing, ferme les yeux. Une vague de calme me submerge soudainement, apaisant le chaos de mes pensées. Les bruits étranges cessent. Les ombres se rétractent. Même la pièce dans ma poche refroidit progressivement.
Une image fugace traverse mon esprit — un homme immense à la peau sombre, au crâne rasé et à la barbe soignée, me regardant avec des yeux d'une intensité presque animale. Il hoche imperceptiblement la tête, comme s'il approuvait ce moment, puis disparaît de ma conscience.
Je me relève, le médaillon toujours serré dans ma main. Je traverse l'appartement jusqu'à la fenêtre qui donne sur la rue. Le Vieux-Montréal dort sous un ciel étoilé, paisible et ordinaire. Les pavés luisent doucement sous les réverbères. Un chat solitaire traverse la rue déserte.
— Reste vigilante, petite. Le monde n'est pas toujours ce qu'il semble être.
Les mots de Papa s'échappent de mes lèvres comme une prière. Combien de fois me les a-t-il répétés ? Je les prenais pour les conseils protecteurs d'un père inquiet. Maintenant, ils résonnent comme un avertissement.
Je glisse le médaillon dans ma poche, aux côtés de la pièce mystérieuse. Je ne le porterai pas. Pas encore. Mais je ne peux plus nier que quelque chose d'extraordinaire se produit.
Une silhouette se détache soudain dans la rue en contrebas. L'homme aux yeux argentés se tient immobile sous un réverbère, son regard levé vers ma fenêtre. Il incline légèrement la tête en me voyant, puis disparaît dans les ombres.
Le silence qui s'installe est différent. Plus qu'un vide, plus qu'un silence. Comme si le monde entier retenait son souffle, attendant que je fasse mon prochain mouvement.
Je reste à la fenêtre, contemplant la ville endormie. Pour la première fois depuis la mort de Papa, je me sens étrangement calme. Quoi que soit cette folie, quoi que signifie « Pendragon », je l'affronterai. Parce que c'est ce que ferait Malcolm.
Le reflet dans la vitre me renvoie mon image, mais pendant un instant fugace, une lueur argentée brille dans mes yeux.