Lendemain de bataille
— Zoé Grimm —
La chaleur m'étouffe.
Moite. Animale. Elle me colle à la peau comme une seconde couche de vêtements trop petits. Mes paupières s'ouvrent sur la lumière crue de février qui poignarde à travers l'entrebâillement des rideaux. Vif. Froid. Dehors, Montréal gèle à s'en fendre la pierre. Les vitres sont givrées jusqu'aux deux tiers. À travers le haut du carreau, le ciel est blanc, le genre de blanc plat et sans nuances qu'on ne voit qu'ici en hiver, qui annonce soit la neige, soit ce froid sec qui brûle les narines.
Dedans, je cuis.
Bonheur domestique. C'est dégoûtant. Il y a quelques mois encore, je mangeais des bagels rassis assise sur un dossier criminel en guise de napperon. Je dormais trois heures d'affilée entre deux filatures, et ça me convenait parfaitement. Maintenant ? Je suis emboîtée comme une cuillère par un prédateur létal. Un loup-garou Alpha. Mon Fated Mate. Ces mots ont encore un goût de trahison dans ma gorge — ou quelque chose qui y ressemble assez pour que je refuse de l'appeler autrement.
L'odeur de café torréfié monte depuis le bas de l'escalier, amère et réconfortante à la fois. Elle se mélange à l'odeur de Nash — terre humide après la pluie, pin des Laurentides, quelque chose de chaud et de diffus que personne dans les guides de survie n'a jamais pensé à cataloguer comme dangereux, mais qui l'est. Surtout pour moi. Surtout maintenant.
Un bras massif enserre ma taille. M'écrase la hanche contre le matelas avec le poids tranquille d'une enclume chaude. Aucune conscience de sa propre force. L'Alpha Carter, en mode veille, impose sa présence avec la même naturelle autorité qu'il impose tout le reste.
L'horloge numérique clignote en rouge sur la table de nuit.
9:00.
La boutique ouvre dans trente minutes.
Je contracte les abdominaux. Glisse les hanches vers le bord. Le bras se resserre. Automatique. Possessif. Même endormi, le loup sait quand sa meute s'éloigne de lui.
— Hé. Le loup. Lève-toi.
Un grondement sourd vibre directement contre ma colonne vertébrale. Pas un simple ronron. Une résonance creuse, grave, qui monte des poumons d'une bête fauve dérangée dans sa tanière, qui ne dit clairement pas maintenant et je n'en ferai rien et tu n'iras nulle part en une seule syllabe de bête. Aucun mouvement. Aucune intention de bouger.
Mon sang commence à cogner contre mes tympans. L'air de la chambre rétrécit. Les quatre murs rapetissent d'un centimètre imperceptible, comme ils le font toujours quand quelque chose m'enferme trop longtemps dans quelque chose — une voiture, une cellule, un lit trop chaud avec quelqu'un dedans qui compte trop.
C'est ça, le vrai problème. Pas Nash. Pas même le lien des Fated Mates. C'est moi. C'est l'espace de panique qui s'installe dès que je n'ai plus le contrôle de mes propres mouvements, dès que quelqu'un d'autre définit où je suis et combien de temps j'y reste. J'ai passé assez d'années à me battre pour ma liberté pour reconnaître la différence entre le danger et le confort. Le problème, c'est quand les deux ressemblent exactement à la même chose.
Je ne serai pas absorbée. Pas même par lui.
— J'ai une boutique à faire tourner. Et ton bras pèse plus lourd que mon ego.
Un silence. Dense. Éloquent. Puis, contre mon cou, la voix rocailleuse et chaude de quelqu'un qui n'a aucune intention de se lever avant d'y être contraint :
— Cinq minutes de plus.
Sa chaleur contre ma clavicule. Le poids d'un homme qui ne doute de rien. La musculature dense de son torse s'écrase contre mon épaule, brûlante à travers le tissu fin de mon chandail. La chaleur irradie jusque dans mes épaules, trop bonne, trop précise, le genre de chaleur qui vous donne envie de vous y installer et d'y rester.
Ce qui est exactement le problème.
Je vrille d'un coup sec. Les abdos hurlent. J'ancre les talons dans le matelas, pivote, et tire vers l'extérieur avec tout le poids de mon corps. Le bras glisse. Mon épaule passe la ligne de crête. Je m'arrache aux couvertures d'un mouvement maladroit, extirpée de l'emprise.
Mes pieds nus percutent le plancher de bois franc.
Le choc de l'air ambiant me frappe de plein fouet. La morsure du froid montréalais claque contre ma peau découverte, instantanée, brutale, sans l'étuve du loup pour tamponner l'impact. Mes mâchoires s'entrechoquent. Les orteils se crispent sur le bois froid.
Victorieuse. Grelottante. Parfaitement seule dans le froid que j'ai choisi.
Je ne me retourne pas. Si je me retourne, je vois les draps en désordre et les yeux mi-clos de Nash qui me regardent avec cet air-là — cet amusement patient, cette certitude tranquille qu'il a de me voir revenir. Et il aurait raison. Ce qui est une raison suffisante pour rester debout.
Je ramasse mes vêtements du dossier de la chaise. Je pose les yeux dessus une seconde, intention formée. Un courant d'air tiède m'effleure la peau — les vêtements se soulèvent et viennent se placer sur moi, couche par couche, sans que je lève un doigt de plus. La chaleur familière du sort passe dans mes paumes, minimale, automatique. Jeans. Chandail. Bottes.
Je descends.
Les lattes du vieil escalier vibrent sous mes talons nus.
Pas de la façon dont un bois centenaire craque normalement sous un poids. Non. Un bourdonnement bas, sourd, continu, qui remonte depuis les fondations jusque dans mes os. Comme si la maison respirait. Comme si les planches de bois reconnaissaient la pression spécifique de mes pas — leur rythme, leur cadence — et choisissaient d'y répondre.
Grimoire Magique du Chat s'éveille avec moi.
Je m'arrête à mi-escalier. Pose ma paume à plat sur la rampe de bois sombre, poli par des générations de mains. La vibration monte à travers mes paumes, régulière, presque intentionnelle. L'empreinte de ma mère est partout ici — dans le bois, dans la pierre, dans l'air qui sent la cire d'abeille et le vieux papier et quelque chose d'indéfinissable qui n'a pas de nom en français. Quelque chose de vivant qui n'a pas de corps mais occupe l'espace avec plus de présence que certains humains que j'ai croisés.
Je reprends ma descente.
La cuisine est au fond, à gauche du couloir lambrissé. Le parquet luit doucement dans la lumière grise du matin d'hiver. Dehors, les branches du grand érable de la cour claquent contre la fenêtre sous des rafales de vent qui font gémir les vieilles fenêtres dans leurs cadres.
Je pousse la porte de la cuisine.
Un regard vers la cafetière. Claquement de langue. Elle s'active avec un bourdonnement familier — le premier sort de chaque matin, celui que j'exécute avant même d'être tout à fait réveillée. Un effleur d'énergie, à peine. Mais l'arôme torréfié monte immédiatement dans l'air.
Un craquement. Fort. Résolu. Calculé.
Le placard du coin — celui où je stocke les boîtes de nourriture pour Mystique, au fond à gauche, derrière la farine — s'ouvre d'un coup, battant contre le mur franc. Une boîte de pâtée en métal argenté jaillit de l'étagère du bas et vole en arc parfait en direction de ma tête.
Mon bras se lève. Réflexe de traqueur. La boîte claque dans ma paume avec un bruit sec.
Je la regarde. Thon et légumes pour chats adultes. Marque générique mais acceptée par Mystique lors des semaines où elle décide d'être raisonnable.
— Bonjour à toi aussi, Grimoire. Essaie de ne pas faire trébucher Nash quand il descend, il est de mauvaise humeur le matin.
Le plancher émet un son qui n'a aucun équivalent dans les manuels de physique. Un plouf bref, grave, compact — le son d'une vieille maison satisfaite d'elle-même. Une ondulation traverse les lattes du côté du salon comme un frisson animal. Un tonnerre sourd monte depuis les fondations et disparaît.
Je pose la boîte sur le comptoir. Commence à chercher l'ouvre-boîte.
Le loup sent le sommeil. La voix de Mystique gratte l'intérieur de mon crâne, papier de verre tiède appliqué directement contre l'arrière de mes yeux. Monotone. Nourris-moi.
— Tout le monde va devoir revoir ses attentes à mon égard. Aujourd'hui et idéalement de manière permanente.
Mes attentes sont constantes. Thon. Maintenant. Pas de discours.
Je trouve l'ouvre-boîte dans le tiroir du bas, coincé sous un couteau à légumes et deux bouchons de fioles vides. Mystique se matérialise sur le comptoir à ma droite avec la discrétion d'une apparition — une masse de fourrure noire avec des yeux couleur d'ambre brûlé qui me jugent en permanence, sans effort, sans malice, comme une vocation. Sa queue fouette méthodiquement l'air.
Elle est la seule créature vivante qui me regarde comme si j'étais une déception chronique et comme si c'était mon meilleur trait simultanément. Treize ans qu'on se supporte. Treize ans qu'elle prédit mes mauvaises décisions avec une précision déconcertante et qu'elle reste quand même. Ce qui est, dans les faits, la définition exacte de la loyauté sous la forme d'une panthère spectra de neuf kilos.
Je lui prépare son bol. Elle daigne baisser la tête.
La maison a saboté quelque chose cette nuit, dit-elle entre deux bouchées. Je l'ai senti dans les fondations. Une altération. Quelque chose de volatile. Une formulation déstabilisée.
— Il y a des nouvelles que j'aurais préféré entendre après mon café.
Je t'informe. C'est mon rôle. Pas ma faute si tu refuses de fonctionner à jeun.
Le carillon au-dessus de la porte d'entrée retentit. Sec. Deux fois. Le son métallique d'une porte poussée sans douceur et sans patience. Un courant d'air froid déferle depuis le couloir, portant avec lui une odeur de sel de voirie fondu, de laine humide, et du froid sec et impitoyable du grand large d'un février montréalais.
Je pose ma tasse. Les affaires commencent tôt.
Mrs. Smith tient son manteau fermé des deux mains comme si elle retenait ses organes à l'intérieur. Ses joues sont rouges. Ses yeux sont brillants. Sa mise en plis soigneuse a été battue en brèche par le vent du boulevard et elle porte encore les traces visibles de quelqu'un qui a trop pleuré ou pas assez dormi. Probablement les deux.
Je la connais depuis l'enfance. Elle a acheté un somnifère à base de lavande à ma mère il y a vingt-deux ans. Un charme de fertilité il y a douze ans. Un sort d'amélioration de mémoire il y a trois ans pour son mari. Et il y a environ six semaines, elle m'a demandé, avec toute la dignité d'une femme de soixante ans bien portés, une potion d'attraction légère. Pour raviver l'intérêt de son mari. Juste un peu. Juste assez.
— Mrs. Smith. La potion n'a pas fonctionné ?
Elle ouvre la bouche. La referme. Ses yeux se remplissent d'un désespoir de théâtre complet.
— Elle a trop bien fonctionné.
Je pose mes coudes sur le comptoir. Mon regard glisse automatiquement vers l'étagère derrière elle — le désordre organisé de fioles et de livres reliés qui constitue mon stock visible. Puis vers la troisième rangée. Troisième fiole à partir de la gauche. Sa position est légèrement différente de ce matin. Un centimètre à gauche. Le bouchon de liège légèrement décalé, comme si quelqu'un — ou quelque chose — l'avait soulevé et reposé en prenant soin de ne pas trop se faire remarquer.
— Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
— Il ne part plus ! Il est là depuis trois jours. Il chante. En français ! Des chansons. Il lui a apporté des fleurs. Il a pleuré pendant La Bohème. Mon mari, Zoé. Lui.
Le bois du comptoir sous mes doigts émet un son imperceptible. Un frémissement chaud, rapide, un glissement de joie contenue qui traverse les lattes comme un rire ravalé in extremis. Je sens la vibration remonter dans mes paumes.
La boutique est fière d'elle-même.
La maison a saboté quelque chose cette nuit. Une altération. Quelque chose de volatile.
Oh.
Oh non.
Je regarde le comptoir. Je regarde l'étagère. La troisième fiole à partir de la gauche. Le bouchon décalé. La quantité légèrement différente de ce à quoi je me souviens.
La dose était standard. Je l'ai préparée moi-même. Mais quelqu'un a complété la formulation cette nuit — ajouté un liant de permanence que je n'avais pas prévu. Le genre d'ajustement qui transforme une attraction légère en attachement profond et chanteur.
Mon propre héritage conspire activement contre ma clientèle.
— Je vais vous préparer un antidote, dis-je. Gratuit.
Mrs. Smith pose une main sur son cœur. Enfin. Soulagement total. Absolu. La détresse s'évapore à une vitesse qui m'indique que son inquiétude principale n'était pas l'amour retrouvé mais bien le calendrier télévisuel de son mari qu'il menace désormais de sabrer.
Je me retourne. Rassemble les fioles d'un geste rapide et précis — camomille concentrée, extrait de valériane à faible dose, quelques gouttes de romarin pour dissoudre le liant d'attraction. Le verre tinte contre le verre. L'odeur âcre de valériane pique les narines.
Je mélange. Je scelle. Je tourne vers Mrs. Smith et je lui tends le flacon.
Le carillon retentit.
Mon bras se fige à mi-chemin. L'air change. Même avant que la lumière rase et grise de février ne dessine une silhouette dans l'encadrement de la porte d'entrée, mon corps le sait. Ma peau le sait. Le long de mes avant-bras, les poils se dressent. Une morsure d'électricité statique remonte jusqu'à mes coudes. L'air s'épaissit entre mes poumons et ma gorge, dense comme avant un orage électrique, saturé d'une magie qui n'a rien à voir avec les potions d'amour ratées ou les planchers qui se tordent d'hilarité.
Mon instinct de traqueur prend le dessus. Automatique. Incontrôlable. Je catalogue la silhouette sans décision consciente — hauteur, largeur d'épaules, angle d'entrée. Mouvement qui ne cherche ni à se cacher ni à rassurer. Une présence qui sait exactement l'effet qu'elle produit et qui l'a calculé avant de pousser la porte.
Mrs. Smith ne l'a pas entendu arriver. Elle se retourne vers le son, le front plissé, la fiole contre sa poitrine.
Moi, je ne bouge pas.
Ce n'est pas une cliente ordinaire.
Ça goûte l'avertissement.
L'odeur frappe en second. Derrière le sel de voirie et le froid sec, derrière le café et le pin et la cire d'abeille centenaire des murs. Sous tout ça, insistante comme un souvenir qu'on n'a jamais choisi de garder.
Ozone. Et dessous, plus vieux, plus lourd, impossible à confondre, la pourriture douce et froide de quelque chose de mort qui marche encore debout.
Je connais cette odeur.
Joseph.
La petite fiole d'antidote cliquète entre les doigts crispés de Mrs. Smith qui se retourne vers la porte sans comprendre. La silhouette se découpe contre le soleil rasant de février, noire et précise, ombre longue sur le plancher de bois ancien.
La boutique se tait. Complètement. Pas un craquement. Pas un frémissement dans les lattes. Le silence absolu d'une vieille maison qui retient son souffle.